P.D. James s’invite chez Jane Austen (et redécore ses personnages)

Un livre qui reprend l’univers d’Orgeuil et Préjugé est sorti dernièrement. J’y ai vu toutes les raisons de me réjouir.

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Si le mot « Pemberley » ne fait pas TILT dans ta tête, a priori tu n’as aucune raison de lire ce livre. Mais il se peut, également, que tu aies juste besoin d’un rafraichissement de mémoire. Pemberley c’est le domaine du sombre et ténébreux Mister Darcy dans Orgueil et Préjugés. Un domaine très étendu avec des bois et des bêtes, parfait décors pour un roman policier. C’est en tout cas ce que s’est dit Phyllis Dorothy James en décidant de mêler les personnages inventés par Jane Austen à une histoire de meurtre qui éclabousse leur respectable famille. La mort s’invite à Pemberley est la suite d’Orgueil et Préjugé : Elizabeth et Darcy sont lover-lover, ils ont deux chérubins à croquer, ils voient souvent Jane et Bingley, se font des parties de Scrabble et rigolent comme des petits fous avec Georgiana et le Colonel Fitzwilliam. Sauf qu’une nuit Lydia, la petite sœur encombrante et sans-gêne d’Elizabeth, débarque complètement hystérique dans une calèche en affirmant que son très cher Wickham a été tué dans les bois de Pemberley.

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Les personnages d’Austen réutilisés par James me donnent l’impression de sosies aux expressions et attitudes travaillées mais dont l’étincelle principale manque et n’a su être mise en lumière. Du coup les passages d’Orgueil et Préjugés presque repris mots à mots semblent être une comédie savamment répétée par des acteurs pas forcément mauvais mais qui n’ont pas entrevu la nature profonde du personnage qu’ils habitent. Bien sûr cette sensation est doublement subjective puisqu’elle résulte à la fois de mon interprétation d’Orgueil et Préjugés et de celle que je me suis faite de La mort s’invite à Pemberley. Toujours est-il que la magie n’opère pas et que mes espoirs d’admiratrice d’Austen ont vite déchanté en ne retrouvant dans cet ouvrage que des images superficielles des personnages entiers et complexes dont j’avais partagé les rires, les angoisses et les espoirs profonds. Cette critique est valable avant tout pour l’un des personnages, celui d’Elizabeth Bennet/Darcy qui est au centre d’Orgueil et Préjugés et qui ravit le lecteur de ses réflexions drôles et critiques sur son environnement. L’attachement que le lecteur ressent pour Elizabeth s’explique aisément par le style fluide, riche et raffiné de Jane Austen dont les tournures de phrases, les expressions sont le reflet des usages d’alors.

Il est difficile de juger du style d’un auteur à partir d’une traduction de son ouvrage, cependant il est possible de déceler un premier changement apporté par James à l’œuvre d’Austen au niveau des habitudes d’écriture : les mots, les phrases qu’il emploie sont ancrés dans notre époque avec un rythme beaucoup plus rapide, moins alambiqué et à la mélodie moins douce, plus brute.

Avec La mort s’invite à Pemberley, le deuxième changement est un changement de narrateur : dans Orgueil et Préjugés, bien que le narrateur soit omniscient, il se tient presque exclusivement du point de vue d’Elizabeth. Ici, on multiplie les points de vue on effleure les personnages, on les quitte avant de les rendre intéressants. Elizabeth est insipide dans son rôle de femme au foyer. Il lui manque le piquant, le cynisme et la dure analyse de la société dans laquelle elle vit dont Jane Austen l’avait dotée. Darcy, lui, est moins mystérieux, moins beau, moins impressionnant, moins désirable que lorsqu’il est vu dans les yeux d’Elizabeth.

Le troisième changement fait dériver l’ouvrage de James loin du principe tacite de Jane Austen selon lequel, dans les récits qu’elle fait, il ne se passe rien d’autre que le quotidien. Le quotidien dans son ennui, dans ses répétitions, dans ses anecdotes qui ne peut être raconté que par quelqu’un qui a vécu cet ennui, ces répétitions, ces anecdotes. Même si James a étudié le sujet, les recherches donnent une artificialité que l’expérience n’a pas. Cela dit, c’est ce troisième changement qui rend la Mort s’invite à Pemberley intéressant. Il le fait se détacher de l’histoire originale, lui donne un cadre propre et distingue l’intrigue du récit premier de la rencontre entre Elizabeth et Darcy. D’Orgueil et Préjugés, James ne prend que les configurations, les liens de parentés et les caractéristiques majeures au moment de l’épilogue qu’elle transporte dans un cadre autre où elle peut tranquillement mettre en scène son propre scénario. Un scénario complexe mais crédible dont elle maîtrise le suspense et les rebondissements d’une main de maître. Il semble avoir été réfléchi dans ses moindres détails et l’enchaînement des situations se fait naturellement sans qu’à un moment la machine ne paraisse rouillée ou enrayée.

Oui mais voilà. Le scénario, aussi bon soit-il, transpose les personnages de Jane Austen dans un univers qui ne leur correspond pas. Un peu comme si on chopait Peter Pan et qu’on lui demandait de détruire l’anneau avec Frodo. Ou si on demandait à la Belle de la Bête de faire un tour avec Sherlock. Du coup, ce livre me fait l’effet d’une fringue absolument sublime sur le cintre qui, quand je l’enfile, me gratte et baille à certains endroits et je me sens roulée car je la voyais déjà prendre l’une des places d’honneur de ma garde-robe.

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