Le scandale de la banane : ce qui fait que les connards sont des connards

Cet article a été écrit en anglais à l’origine.

Laissez-moi vous raconter une chose ridiculement insignifiante qui m’est arrivée la dernière fois. J’étais en train de marcher dans la rue, sur mon chemin pour aller au boulot, en mangeant une banane. J’aime les bananes, elles sont jaunes, pleines de goût et d’énergie. Les bananes, c’est cool, les bananes sont nos amies et cet article n’est pas là pour dire du mal d’elles. Je ne me permettrais pas.

giphy

L’élément perturbateur de cette histoire, comme certains d’entre vous le savent déjà, est l’intrusion soudaine d’un étranger dans ma bulle matinale, jaune et tranquille : le connard. Ça peut paraître un peu méchant, pardon. Peut-être que c’est un mec cool, un bon père, un bon fils, un bon pote, un bon mari, je ne sais pas. Tout ce que je sais, c’est que ce type est un connard. Comment je le sais ? Il s’est comporté en connard. Il a arrêté sa voiture à ma hauteur, a baissé sa fenêtre et a demandé, avec sa voix de connard : « Hey, hey, t’avales ? »

On va pas faire semblant d’être naïf et faire comme si on ne savait pas de quoi il était question, ce serait inutilement chronophage : on sait tous qu’il ne s’intéressait pas à mes habitudes alimentaires, pas plus qu’il ne s’inquiétait de ma santé. Ce n’est pas la première fois que quelqu’un que je ne connais pas me pose des questions non-sollicitées sur ma sexualité dans la rue et pour être honnête, je n’ai pas vraiment entendu ce qu’il a dit la première fois parce que j’écoutais de la musique.

Il a répété sa question, plus fort : « Hey, hey, t’avales ? »

Cette fois, j’ai entendu sa question, je l’ai comprise et il m’était totalement impossible d’ignorer ce connard me niquer ma bulle matinale, jeune et tranquille. Il souriait avec un sourire de connard, fier de lui, sans doute dans l’attente de quelque chose.

« Bien sûr que j’avale mais avant, je mords et je mâche ! lui ai-je craché en le gratifiant d’un regard noir, d’un ton qui montrait clairement que je n’appréciais pas la conversation.

– Je parlais pas de ce genre de bananes, m’a-t-il lâché, en désignant le fruit que j’avais toujours à la main.

– Moi non plus, ai-je répondu. » J’aimerais bien dire que je l’ai regardé droit dans les yeux en mordant dans ma banane avant de sourire sadiquement mais la vérité c’est que ce n’est pas ce que j’ai fait. J’ai réussi à remettre mes écouteurs et j’ai repris ma route, tendue, en espérant qu’il n’essaierait pas de me parler à nouveau.

Quand sa voiture a disparu de l’autre côté du pont, je me suis permis de lever un majeur rageur et de crier quelques insultes en français.

tumblr_n8ru0yj4Lh1rymr5wo1_500

Je vous ai dit que cette histoire était ridiculement insignifiante. Ce n’est pas vrai.

Hier matin, alors que j’étais sur la route du travail, je me suis trouvée dérangée par une petite fringale. J’ai envisagé d’acheter un pré-petit-déjeuner qui me permettrait de ne pas m’évanouir avant de rejoindre mon bureau -et les toasts à mon bureau. Tout de suite, j’ai pensé à une banane. Tout de suite, j’ai fait le lien avec le connard. Consciemment ou pas, j’ai décidé que je pouvais attendre un peu et que mon estomac affamé ne dérangerait pas trop les autres utilisateurs des transports en commun londoniens.

C’est la que l’histoire n’est pas insignifiante. Par contre, je suis d’accord pour dire qu’elle est toujours ridicule : juste parce qu’un type que je connais pas me rappelle à quel point manger une banane peut ressembler à une fellation, je n’ai pas envie de manger une banane en public ? Comme si manger une banane n’étais pas socialement acceptable dans un lieu public. Comme si ça pouvait être vu comme une invitation pour une relation sexuelle. Comme si manger une banane pouvait s’avérer dangereux pour moi. Comme si les hommes, me voyant manger une banane, ne serait pas capable de contenir leur désir de recevoir une fellation. Comme si les hommes n’étaient pas capables de faire la différence entre ce qu’il voudrait avoir et ce qui leur est dû. Ridicule !!!

ridiculous

Je ne sais pas trop comment vous l’annoncer mais c’est de cette façon que la société voit et dépeint les victimes et les agresseurs. C’est de cette façon que la société voit et dépeint les hommes et les femmes*. Les femmes comme des séductrices qui ne savent pas ce qui est bon pour elles et les hommes comme des animaux totalement incapables d’agir raisonnablement et de penser que peut-être, il y a une différence entre espérer avoir et obtenir.

Vous voulez un exemple ? Est-ce que je peux vous rappeler que de nombreuses femmes ne portent pas les vêtements qu’elles aimeraient porter parce qu’ils sont trop serrés, trop courts, trop décolletés ? Est-ce que je peux vous rappeler que l’une des premières questions que l’on demande à propos d’une victime de viol est « Qu’est-ce qu’il/elle portait ? » « Est-ce qu’il/elle avait bu ? » ? Pourquoi ne pense-t-on pas que ce n’est pas ce qui importe et que ce qui est arrivé à cette personne est horrible, quels que soient ses vêtements ?

C’est quelque chose que nous avons intégré. Ne pas porter des jupes trop courtes est quelque chose que les mères enseignent à leurs filles. Parce qu’elles doivent se comporter correctement et si elles ne le font pas, elles pourraient envoyer des signaux. Nous sommes programmés pour penser que les femmes veulent ce que les hommes veulent et que ce que veulent les hommes est ce que leur bite veut parce qu’ils n’ont pas de cerveau. Quand un comportement ne correspond pas à l’un de ces schémas, on s’efforce de le faire rentrer dans nos conceptions pré-conçues.
Ce n’est pas un viol, c’est ce qu’elle voulait au fond. Elle a envoyé des signaux. Elle était bourrée (<- Cet article est en anglais mais lisez-le). Elle portait une mini-jupe. Elle riait Elle mangeait une banane.

Vous savez quoi ? les femmes connaissent leur leçon tellement bien que quand elles sont agressées, harcelées ou violées, elles pensent que c’est de leur faute, que leur comportement était inapproprié. Vous vous dites peut-être que si une victime se sent coupable et honteuse c’est parce qu’elle a quelque chose à se reprocher. Sauf que peut-être que la raison pour laquelle une victime ressent de la culpabilité et de la honte est que notre système de pensée moderne tient les victimes pour responsable de leur agression au lieu de penser que peut-être, au lieu d’apprendre à nos enfants comment ne pas être des victimes, nous devrions leur apprendre à ne pas être des agresseurs..

Est-ce que j’exagère ? Peut-être. Mais peut-être que j’en ai tout simplement marre d’être harcelée dans la rue. Peut-être que ce qu’on devrait retenir de cet article n’est pas que je suis une féministe hystérique mais qu’un mec que je ne connais pas a sexualisé un de mes comportements quotidiens juste pour le plaisir de m’embarrasser**. Et surtout on devrait intégrer que  son comportement fait de lui un connard.

J’ai plusieurs objectifs avec cet article. Je veux que les connards se rendent comptent qu’ils agissent comme des connards. Je veux que les connards potentiels se rendent compte qu’agir comme un connard n’est ni drôle ni sans conséquence. Je veux que les amis des connards disent à leur(s) connard(s) de pote(s) qu’il(s) se comporte(nt) comme un (des) connard(s).

Et surtout, ce que je veux pour les connards, c’est ça :

tumblr_inline_mp4dq3tt321qz4rgp

Et je ne parle pas de ce genre de saucisse.

 

* Je parle de victimes/femmes et agresseurs/hommes hétérosexuels parce que c’est dans ce sens que cela se passe dans la plupart des cas. Cela ne veut pas dire que je dénie totalement la réalité des hommes/victimes et femmes/agresseurs, ni que je rejette en bloc les agressions sur les homosexuels et les trans. Nous avons encore beaucoup de chemin à parcourir avant qu’il soit socialement accepté qu’un homme a des sentiments n’est pas aussi solide que l’on aime le décrire.

** J’ai vraiment essayé de trouver des raisons rationnelles au harcèlement de rue et je n’y arrive pas. Si quelqu’un peut m’expliquer l’intérêt de se faire rejeter, rabrouer, rembarrer volontairement en demandant des faveurs déplacées à des inconnues, je suis preneuse. Est-ce que c’est pour le plaisir d’insulter ces inconnues une fois qu’elles ont répondu négativement ? Est-ce que c’est parce que c’est rigolo de prendre un râteau ? Est-ce que c’est pour l’adrénaline que ça procurer d’aller importuner les gens ? Pour de vrai, si vous connaissez quelqu’un qui le fait et qui a une explication, dites-le moi.

Publicités

2 réponses à “Le scandale de la banane : ce qui fait que les connards sont des connards

  1. Pingback: The bananagate – What makes assholes assholes | Pauline C.·

  2. Pingback: Bilan 2014 | Pauline C.·

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s